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8 19 avril 2008

Textes de scène - Pierre Desproges

La sortie du spectacle "Mon cadavre sera piégé" (au théatre du Splendid, textes dits par Emmanuel Matte, mise en scène de Julia Vidit), composé de textes de Desproges, m'a donné envie de relire un de ses bouquins (faute d'aller voir le spectacle...), afin de voir si 20 ans après sa mort, Desproges avait gardé toute sa verve ou si le tranchant des textes s'était émoussé avec les années...

Cadavre

Ces Textes de scènes regroupent en fait les textes des deux spectacles de Pierre Desproges (joués respectivement en 1984 et 1986) ainsi que quelques textes inédits pour un troisième spectacle qui n'a pas vu le jour...

Desproges

Cela faisait bien longtemps que je ne m'étais plongé dans un Desproges, mais force est de constater que ses textes fonctionnent toujours. On retrouve ce mélange détonnant de cynisme, d'ironie, de délire, mais ce qui reste le plus surprenant chez Desproges, c'est cette capacité à nous faire rire des sujets les plus tragiques, de la proche troisième guerre mondiale au sida, en passant par son cancer... Et on ne peut s'empêcher de penser que tout ce cynisme cache en fait une gentillesse, une sensibilité sans bornes (enfin, c'est mon impression, si ça se trouve, il était peut-être réellement une vrai peau de vache).

L'écriture de Desproges est agréable, c'est bien sûr drôle et bourré d'invention et de jeux de mots (les coiffeurs sont des capilliculteurs, l'ara s'casse, bonsangmaicébiensûr-je, etc...), suffisamment vulgaire cependant pour choquer les âmes sensibles... Ces textes de scène sont en fait une sorte de condensé du savoir-faire de Desproges ; certains passages se retrouvent d'ailleurs dans des ouvrages précédents de l'auteur. Le texte n'a pas vieilli, seules quelques références à des personnages ou à l'actualité de l'époque (Léon Schwartzenberg, Hersant, Sakharov, les allusions aux avions renifleurs, les fûts de dioxine de Seveso...) laissent deviner que les textes ont plus de 20 ans.

"L'âge mûr, par définition, c'est l'âge qui précède l'age pourri."

"L'intelligence, c'est le seul outil qui permet à l'homme de mesurer l'étendue de son malheur."

"Au reste, mes idées sont trop originales pour susciter l'adhésion des masses bêlantes ataviquement acquises aux promiscuités transpirantes et braillardes inhérentes à la vulgarité du régime démocratique imposé chez nous depuis deux siècles par la canaille régicide."

En lisant ces textes, on entend Desproges le déclamer avec son ton pince-sans-rire si particulier, et on se dit que Emmanuel Matte est bien courageux de s'y frotter, même si les textes choisis pour le spectacle Mon cadavre sera piégé n'ont jamais été dits sur scène par Desproges.


Commentaires

    Je viens juste d'apprendre que cet immense et talentueux chroniqueur avait aussi écrit un roman : "Des femmes qui tombent". Je l'ai donc commandé et reçu la semaine dernière. Je suis impatient de le découvrir !

    Posté par Fantasio, 22 avril 2008 à 08:00
  • Je l'ai lu ce roman... je me souviens l'avoir trouvé un peu décevant... (désolé)

    Posté par Calepin, 22 avril 2008 à 17:02
  • bonjour

    Courageux, je ne sais pas. Ce n'est pas ce qui m'a motivé à travailler sur Desproges. Desproges est pour moi double. Un personne charismatique, extra-ordinaire et un auteur. S'attaquer au premier, à cette bête de scène, eut été un pari stupide et perdu d'avance : là, il eut été courageux de s'y frotter. S'attaquer à l'auteur, est une source dense riche, un matériau puissant sur lequel on peut s'appuyer et travailler dessus. Evidemment, ce projet m'est très personnel et je ne vais pas en dire du mal, mais je suis très content, l'ecriture de Desproges résiste parfaitement au temps et à la "théâtralisation". Desproges est un auteur singulier, sublime. Bien Amicalement. Emmanuel Matte

    Posté par manumatte, 25 avril 2008 à 00:13
  • Re : Bonjour

    Quelle agréable suprise, d'avoir un commentaire de l'intéressé en personne (je parle bien sûr d'Emmanuel Matte, pas du regretté Desproges, même s'il me semble avoir lu ici et là qu'il était toujours vivant...) ! Pauvre provincial que je suis, je ne peux même pas juger sur pièce de la façon dont vous vous tirez d'affaire...

    Pour vous être je suppose plongé dans la totalité de l'oeuvre de Desproges, il serait intéressant de connaitre votre avis sur "Des femmes qui tombent", justement...

    ... mais, beaucoup moins littéraire, une question plus essentielle me taraude : on sait que Desproges était un grand amateur de vin, d'où cette question : pour s'imprégner totalement du personnage, le verre de Chateau Neuf Du Pape 1959 avant de monter sur scène est-il un passage obligé ?

    Blague à part, merci pour votre commentaire !

    Posté par Calepin, 26 avril 2008 à 13:10
  • "Des femmes qui tombent", unique roman du Sieur Desproges. Court roman.

    Il est pour moi en deux parties. La première moitié est enlevée, sublime. L'écriture avance sur un fil, les images s'amoncellent, il y a une véritable énergie, un souffle. On est presque au niveau du cinéma, tellement les images, tel un scénario, se dessinent et existent sans effort. Desproges nous démontre, une fois de plus, qu'avant tout, il est un auteur.
    Et puis une deuxième partie. A mi-chemin, le style chute brusquement, l'énergie n'est plus là, les choses deviennent plus longues et plus lourdes. Il y a quelque chose de plus laborieux qui transpire des mots, comme une chose qu'on tente d'arracher mais qui résiste. Qui résiste trop. Et qui résiste jusqu'à la fin.

    Desproges se définnissait avant tout comme un "écriveur", un "dérouleur de pensées". Il revendiquait le droit de pouvoir écrire sur une chose, puis sur une autre, comme dans la vie où l'on change de sujet sans que personne nous en fasse le reproche. Il recherchait cela dans son écriture. Ce qui est difficilement compatible, me semble-t'il avec le roman et sa longueur.

    Je le dis, d'autant plus, que je considére Pierre Desproges comme un auteur. Il a son style. Il est singulier. Sur la forme, il aime les mots, joue de la syntaxe et de la grammaire avec brio, voilà un homme qui sait la différence profonde entre la virgule et le point-virgule. Et puis sur le fond, ce n'est jamais gratuit. Il se situe souvent au croisement du rire et du pleurs, du tragique et de la comédie, ce qui rend cette écriture, à mon avis, essentielle, intemporelle et, à son corps défendant, immortelle (Sic transia mundi!!).

    Plongez vous dans "le manuel à l'usage des rustres et des malpolis" et surtout (l'un de mes préférés) "vivons heureux en attendant la mort".

    Bordeaux Graves. Figeac 71, était je crois (à confirmer) l'un de ses breuvages choyés.

    Amicalement.
    Emmanuel Matte

    Posté par manumatte, 27 avril 2008 à 12:03
  • Voici ce que j'appelle un commentaire enlevé ! Je vous propose un marché : je vous donne ma liste de lectures et vous faites les messages pour mon blog...

    Très bon choix le "Manuel du savoir-vivre à l'usage des rustres et des malpolis" (la lettre-type de réponse au Trésor Public, commençant par "Mon Trésor..." dans le genre blague de potache est excellente). C'est un livre qui recèle d'inventions, et le style de Desproges semble totalement libéré.

    Je trouve que le "Dictionnaire superflu à l'usage de l'élite et des biens nantis" n'est pas mal non plus. La forme particulière du dictionnaire correspond bien au style de Desproges (mieux que le roman en tout cas, mais vous le démontrez mieux que je ne saurai le faire). Les quelques feuilles des locutions latines et étrangères notamment, sont très rafraichissantes...

    Pour le vin, j'ai vaiment tapé à coté en effet, j'ai retrouvé sa phrase sur le Figeac 71 :

    "J’avais commandé un Figeac 71, mon Saint-Emilion préféré. Introuvable. Sublime. Rouge et doré comme peu de couchers de soleil. Profond comme un la mineur de contrebasse. Eclatant en orgasme au soleil. Plus long en bouche qu’un final de Verdi. Un vin si grand que Dieu existe à sa seule vue."

    Posté par Calepin, 27 avril 2008 à 14:42
  • "elle a mis de l'eau dedans. Je ne l'ai jamais revue".
    Voilà comment les histoires finissent mal avant d'avoir vraiment commencé. Une hisoire d'eau..

    Si vous passez par Paris, venez donc.
    Cordialement.
    Emmanuel Matte

    Posté par manumatte, 28 avril 2008 à 18:07
  • Oh la la , j'hésite après ces commentaires si talentueux à faire le mien. je suis d'accord avec Emmanuel Matte sur le roman de Desproges : un exercice qui ne lui convient pas. Par contre, le reste est prodigieux : personnellement, lorsque je me sens un peu mou, sans humour, je reprends un bon Desproges (n'importe lequel) je le relis et tout redevient comme avant. Magique la lecture de Desproges ! Etonnant, non ?

    Posté par Yv, 13 février 2009 à 20:06

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