Romans et Lectures - Blog de lecture

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23 octobre 2008

La mezzanine - Nicholson Baker

Lorsque l'on rédige une fiche de lecture, il est de tradition (il paraît que ce mot n'est plus à la mode) de commencer par un résumé de l'oeuvre. Pour réaliser ce résumé, il existe plusieurs solutions, que je vais tenter d'énumérer (j'ai conscience que cette volonté soudaine d'énumération ne fera sourire que les personnes ayant lu "La mezzanine", mais j'assume) :

#1 - la solution artisanale

Il s'agit de confectionner le résumé soi-même. C'est de loin la solution la plus difficile. Rédiger un résumé à peu près convenable n'est pas vraiment évident. Cela peut même parfois tourner au cauchemar. Mais une fois le labeur accompli, on est envahi par un tel sentiment de fierté que l'on oublie bien vite les souffrances endurées, pour se consacrer pleinement à la seconde partie de la fiche de lecture, la plus excitante et la plus facile, qui consiste à laisser pour la postérité son avis de lecteur. Bref, vous aurez compris que c'est cette solution que j'utilise habituellement sur ce blog.

#2 - la solution malhonnête (parfois appelée "méthode de l'Amazon")

Il s'agit de copier/coller un résumé prêt à l'emploi sur un blog ami ou sur le site web d'un grand magasin de vente de bouquins en ligne. C'est rapide, facile et peu fatiguant. Une solution que je me suis refusé à employer jusqu'à présent.

#3 - la solution de la quatrième de couverture (également appelée "méthode Fantasio") [1]

Ici, on recopie la quatrième de couverture du livre à résumer. C'est la solution de facilité, très souvent employée sur les blogs (je ne donnerai pas de noms), mais parfois inadaptée lorsque ladite quatrième de couverture se perd en conjectures philosophiques pas toujours en rapport avec le roman dont elle est censée parler.

#4 - la solution prête à l'emploi

Cette fois, on compte sur un résumé rédigé par l'auteur en personne, généralement en fin de roman, afin de le recopier purement et simplement, sous la forme d'une citation. Cette solution se présente assez rarement, il faut bien le reconnaître, mais il faut malgré tout y penser. En l'occurrence, dans "La mezzanine", Nicholson Baker a suffisamment de conscience professionnelle pour fournir un petit résumé dans les dernières pages de son roman...

Il existe certainement d'autres solutions (on peut par exemple tenter de sous-traiter l'exercice...) mais il me semble que ce petit inventaire n'est pas loin d'être exhaustif. Bref, il se trouve que pour "La mezzanine", les quatre solutions sont utilisables, mais aucune ne me satisfait pleinement.

La mezzanine - Nicholson Baker - Couverture

J'ai d'abord tenté de réaliser un résumé. Mais je tourne en rond avec ce roman sans véritable histoire, et le résultat ne me convient pas.

Recopier la quatrième de couverture pourrait être une solution :

"Parce qu'il casse son lacet de chaussure, un jeune cadre new-yorkais - le narrateur de cet ébouriffant roman - part, à l'heure du déjeuner, en acheter une paire neuve. En chemin, il va voir se liguer contre lui mille objets usuels : un escalier mécanique, des chaussettes, un horodateur une bouteille de lait, un séchoir à main, deux téléphones... Mais il ne s'agit pas d'un simple inventaire à la Prévert. Confronté à cette armada hyperréaliste de choses, le jeune homme va faire de surprenantes découvertes sir l'amour filial ou les raisons de l'isolationnisme américain."

Seul problème : ce résumé est imprécis et plus grave, il me semble qu'il est faux. D'abord, le narrateur ne casse pas UN, mais DEUX lacets. Cela peut paraître anecdotique, mais il se trouve que tout le roman tient sur ce détail. Ensuite, je n'ai pas eu du tout cette impression que les objets se liguaient contre le narrateur. Bien au contraire. On pourrait d'ailleurs dire que ce roman est une déclaration d'amour aux escalators (pour vous dire comme l'éditeur s'est planté). Quant aux "surprenantes découvertes de l'isolationnisme américain", j'ai dû raté quelque chose...

Reste le résumé de l'auteur :

"Moi, la bonne fortune me trouvait aujourd'hui dans la circonstance de quelqu'un qui avait travaillé toute la matinée pour gagner sa vie, cassé un lacet, bavardé avec Tina, réussi à uriner dans des toilettes communes, lavé sa figure, dévoré un demi-sachet de pop-corn, acheté une nouvelle paire de lacets, mangé un hot-dog et un cookie accompagné d'un verre de lait ; et la bonne fortune me trouvait à présent assis au soleil sur un banc vert, un livre de poche sur les genoux."

Le résumé est juste cette fois-ci, c'est d'ailleurs le minimum que l'on pourrait attendre d'un résumé écrit par l'auteur lui-même. Inconvénient : si je me contente de ce seul extrait du roman, vous pourriez vous faire une idée un peu biaisée du style de l'auteur. Ainsi, comment pourriez-vous savoir que l'expression un rien désuète "la bonne fortune" est un clin d'oeil à un texte de Marc Aurèle et n'est ici employée que dans le but d'amuser la galerie ?

Ne pouvant me résoudre à faire un choix pour le résumé, je passe donc directement à la deuxième partie de ce billet : mon avis, forcément subjectif.

Escalator

"La mezzanine" est donc le premier roman de Nicholson Baker. Ce roman avait été publié en poche dans les années 90. Il est maintenant réédité dans une nouvelle collection pseudo-poche assez élégante, éditée par Robert Laffont.

Une autre remarque sur la forme avant d'aborder le fond : le roman est truffé, que dis-je, totalement encombré de notes de bas de pages, parfois si longues qu'elles ne laissent que deux ou trois lignes au récit proprement dit. Ces notes ont l'inconvénient de casser un peu le rythme de la lecture (cela me fait penser qu'il faut absolument que je perde cette mauvaise habitude de placer des parenthèses un peu partout dans mes messages).

Face à cette avalanche de notes de bas de page, on pourrait être tenté de ne pas les lire pour se concentrer uniquement sur le récit. Ce serait une grosse erreur ! En effet, ces notes de bas de page recèlent de digressions souvent hilarantes et surtout, la dernière note peut être considérée comme la véritable fin du roman. Vous voilà prévenus.

Pour le fond maintenant, le moins que l'on puisse dire est que ce roman est étonnant. Si vous avez lu le résumé les résumés, vous vous en étiez un peu douté. Ces histoire de lacets, d'escalators, de pop-corn... D'accord, c'est "hyperréaliste" comme dit la quatrième de couverture. On peut aussi dire que c'est du n'importe quoi. Le plus étonnant en fait, c'est avec quel talent ce Nicholson Baker est capable de raconter sur un sujet aussi bateau qu'une paire de lacets ou un escalator. C'est pertinent, souvent très drôle, mais tout de même... Alors on pourra y voir bien sûr en filigrane une critique de notre société de consommation par l'absurde, mais rien n'est moins sûr...

En fait, ce roman m'a donné l'impression d'un exercice de style, réalisé par un élève hyperdoué, mais qui, un peu fainéant, n'aurait pas vraiment pris la peine de construire une trame digne de ce nom à son roman pour se reposer sur d'indéniables facilités d'écriture. Nicholson Baker donne vraiment l'impression de pouvoir écrire tout sur n'importe quoi, et d'écrire pas trop mal en plus (pour autant que je puisse en juger).

Je conserverai donc un avis mitigé de ce roman, mais en garderai quelques bons souvenirs ainsi que quelques francs fou rires. "Vox", du même auteur m'avait laissé à peu près la même impression (je viens de le relire pour en avoir le coeur net).

Une petite citation pour finir : "C'était le vrai problème de la lecture : il fallait toujours reprendre à l'endroit même qui vous avait fait arrêter de lire la veille".

[1] : désolé Fantasio, c'était trop tentant ;)