Romans et Lectures - Blog de lecture

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35 15 janvier 2010

La route - Cormac McCarthy

Bon. Fini la plaisanterie, il est temps de passer aux choses sérieuses. Amateurs de lectures légères et autres divertissements, fuyez, tant qu'il en est encore temps.

Resituons d'abord l'action, brièvement, car peu d'entre vous ignorent de quoi il retourne, surtout depuis l'adaptation récente de ce roman pour le cinéma. Dans un monde dévasté, ravagé par les flammes, un père et son fils marchent vers des terres plus avenantes, le long d'une route salvatrice, mais non dénuée de dangers...

Dès les premières pages, "La route" saisit par son phrasé particulier et son apparente austérité. L'écriture est très littéraire, parfois poétique. Le texte est plutôt lancinant avec de nombreuses répétitions, notamment ces "et" si caractéristiques. Ce rythme imposé par le style, contribue à lui-seul à composer une atmosphère oppressante. Rapidement, l'action se chargera de finir de déstabiliser le lecteur, qui ne sortira pas indemne de cette lecture éprouvante...

"Le monde allait être bientôt être peuplé de gens qui mangeraient vos enfants sous vos yeux et les villes elles-mêmes seraient entre les mains de hordes de pillards aux visages noircis qui se terraient parmi les ruines et sortaient en rampant des décombres, les dents et les yeux blancs, emportant dans des filets en nylon des boîtes de conserve carbonisées et anonymes, tels des acheteurs revenant de leurs courses dans les économats de l'enfer." (p. 162) magnifique, mais un rien effrayant, non ?

A propos de la déstabilisation du lecteur, on peut remarquer que l'auteur ne situe pas l'action, ni dans le temps, ni dans l'espace. Mais la salvatrice canette de Coca glissée dans les premières pages (LA faute de goût du roman ?) et d'autres détails laissent tout de même supposer que nous sommes en Amérique du Nord... Mais refermons vite cette parenthèse d'anti-américanisme primaire.

A propos du style, j'ai été très impressionné par la capacité de McCarthy à dire tant, en si peu de mots. A la manière de ces algorythmes de compression numérique qui ne conservent que les composantes effectivement perçues par nos sens, McCarthy épure ses phrases pour en garder l'essentiel. Ainsi cette phrase dépouillée, sans verbe, en début de chapitre : "Et les rêves si riches en couleurs." (p. 25). En sept mots (combien dans la version originale ?), tant de choses dites. En passant, cet extrait donne un aperçu de l'utilisation des contrastes par McCarthy. Cendres, hiver, ténèbres, mais point de couleurs, pas de soleil, encore moins d'arc-en-ciel dans ce monde post-apocalyptique. L'écriture, dépouillée, mais recherchée et précise, donne en permanence une impression d'efficacité, comme la construction du roman lui-même, composé de courts chapitres, finissant la plupart du temps par une phrase très forte.

Pour finir sur l'écriture de McCarthy, j'ai lu plusieurs fois sur le web (tant de fois, que je ne saurais dire qui a fauché l'idée à qui...) que McCarthy avait réussi avec ce roman l'alliance parfaite de la forme et du fond, du style et du sujet, un avis que je partage.

Le roman de McCarthy et surtout sa forme particulière ont fait l'objet de nombreuses comparaisons (vous en trouverez dans l'article de Buzz littéraire), pour la plupart prestigieuses. Sur le fond, le récit m'a fait penser à "Ravage" de Barjavel, roman qui m'avait beaucoup marqué dans mon adolescence. On y retrouve le voyage dans un pays dévasté par les flammes, la peur latente de l'inconnu, la fin de la civilsation moderne, la recherche d'un hypothétique monde meilleur. On peut trouver également une similitude dans les fins des deux récits, où les auteurs prouvent chacun à leur manière, en faisant ressortir une sorte d'absurdité dans l'entettement de leurs héros (le patriarche de la fin de "Ravage", et le père ici), que leur récit est plus qu'un hymne aux valeurs de courage, de paternalisme ou d'héroïsme viril.

Puisque l'on joue au jeu des comparaisons, certains aspects du roman (la quête de l'essence (dans le sens dérivé du pétrole) devenue denrée rarissime, les hordes de cannibales juchées sur d'improbables véhicules motorisés, l'ambiance post-apocalyptique...) m'on fait penser au film Mad Max (sans le soleil australien), dans lequel la route est comme ici un élément symbolique important, un espace de liberté et de violence.

Pour le fond, McCarthy laisse ouvertes toutes les interprétations possibles de ce long cheminement.  Dans cette épopée où la survie passe avant tout, l'auteur nous pose aussi une question brutale : quelles sont les raisons qui nous pousseraient à vivre dans un monde sans civilisation, sans culture, sans savoir, sans espoir. La foi est une réponse assez naturelle, mais le discours du père à ce sujet est parfois contradictoire avec des phrases telles que : "Mon rôle, c'est de prendre soin de toi. J'en ai été chargé par Dieu." (p. 73) suivies plus tard par "Il n’y a pas de Dieu et nous sommes ses prophètes". La morale est omniprésente dans le roman ; le bien est incarné par l'enfant, le mal par les hordes de cannibales, (le père semble plus en proie aux doutes, quand le fils est convaincu : "on est des gentils..." ), une vision que certains lecteurs ne manqueront pas trouver un peu manichéenne.

Seule possible faiblesse du roman : il me semble que l'on est jamais loin de la monotonie (d'autres ont trouvé qu'on en été très près), à la fois à cause du style un peu lancinant, et de l'action forcément répétitive (mais aprés tout, quoi de plus laborieux que ce long cheminement ; peut-on reprocher son réalisme à l'auteur ?). Même si McCarthy sait placer au bon moment des scènes plus fortes pour briser le rythme et prévenir le désintérêt du lecteur, ce point pourrait rebuter les lecteurs peu sensibles à l'écriture particulière de McCarthy (ou tout du moins de sa traduction : "La route" mériterait d'être relu en version originale).

Un dernier mot sur l'émotion. Il faut noter que les relations entre le père et le fils sont très fortes avec des dialogues brefs, mais très justes. Je dois admettre, en tant que père d'un garçon de cinq ans, avoir été particulièrement touché par ce récit, et largement submergé par l'émotion à la lecture de certains passages...

D'autres avis, chez Cachou, Gangoueus, Sylvie, Leiloona, Sylire, Véronique, Dominique, Amanda, Tamara, Dasola...

"La route" de Cormac McCarthy (2007), traduction de François Hirsch  J'ai adoré
Points, 251 pages, 6.80 €


Commentaires

    Très belle critique, je partage tout à fait ton avis! Je n'aurais pas pu mieux en parler C'est un livre qui m'a beaucoup touchée. La simplicité de la forme rend le fond encore plus intense. Les bons écrivains sont ceux qui arrivent à faire ressentir les émotions, et non ceux qu'ils les écrivent directement. Quel livre !

    Posté par Bouh, 15 janvier 2010 à 17:16
  • Partagée

    Je suis pour ma part partagée face à ce roman, j'ai aimé le style épuré qui donne du rythme, cependant j'ai été déçue par l'histoire : les mêmes évènements se reproduisent encore et encore sans que l’histoire n'évolue.

    Posté par Nad, 15 janvier 2010 à 17:18
  • Welcome

    Bouh> ...je trouve cependant que la "simplicité" caractérise assez mal l'écriture de Cormac McCarthy : cette écriture certes dépouillée n'est pas si facile d'accès...

    Nad> je comprends ton avis ; j'ai moi aussi trouvé que certaines scènes étaient répétitives, mais la qualité de l'ensemble demeure...

    ps : à tous les deux, bienvenue ! je découvre vos blogs, que j'ajoute à mon moteur de recherche lors de sa prochaine mise à jour...

    Posté par calepin, 15 janvier 2010 à 21:32
  • Il faut ABSOLUMENT que je lise ce roman ! Mais ma PAl est si élevée que je suis désespéré.
    Curieusement je suis en train de lire "Le Feu de Dieu" de Pierre Bordage qui aborde ce thème apocalyptique. C'est un très bon livre même s'il sent parfois le réchauffé. (Ravage).
    Mais arriverons-nous un jour à venir à bout des livres que l'on doit lire ?

    Posté par Fantasio, 16 janvier 2010 à 08:23
  • un livre qui n'a absolument pas su me toucher et pourtant il y en a qui l'adore!

    Posté par esmeraldae, 16 janvier 2010 à 10:13
  • ce roman est à ce jour un des meilleurs que j'aie lu beau billet !

    Posté par amanda, 16 janvier 2010 à 11:28
  • Depuis sa sortie, je me demande si je vais tenter. J'ai peur de m'ennuyer... Mais après avoir entendu de très belles critiques sur les blogs bien sûr, mais aussi dans le Masque et la Plume sur France inter, j'ai bien envie de me laisser tenter !

    Finalement, tu as l'air d'être dans le clan de ceux (nombreux d'ailleurs) qui pensent que c'est tout simplement un très beau livre !

    (il me faut maintenant organiser un cambriolage discret chez ma sœur pour le récupérer)

    Posté par cocola, 16 janvier 2010 à 12:09
  • Superbe billet pour un livre tout aussi superbe !
    J'adhère à tout ce que tu as écrit !

    Posté par Leiloona, 16 janvier 2010 à 15:25
  • je vais le lire aussi, je te lirai après !

    Posté par Thaïs, 16 janvier 2010 à 15:55
  • J'ai moi aussi beaucoup apprécié ce roman. Je note la référence à "Ravage".

    Posté par AnnDeKerbu, 16 janvier 2010 à 21:15
  • je ne sais pas i je le lirais, mais je viens de voir le film que j'ai beaucoup aimé, c'est vrai que c'est lent mais pas monotone...

    Posté par Loula, 17 janvier 2010 à 13:57
  • Qu'ajouter de plus ! Tu en parles très bien !

    Posté par Choco, 17 janvier 2010 à 14:25
  • Routes parallèles..

    Je crois que je suis passée à côté de ce roman, qui n'a pas vraiment provoqué de résonance en moi... j'avais l'impression d'y attendre quelque chose qui n'est jamais arrivé...

    Posté par Ingannmic, 17 janvier 2010 à 14:56
  • Ce livre m'a beaucoup touchée aussi. Il a une force rare en faisant mouche en quelques mots comme tu le dis parfaitement. Remarquable et puissant, ce texte reste en mémoire. C'est un de mes gros coups de cœur.

    Posté par sylvie, 17 janvier 2010 à 17:52
  • Un livre qui t'a décidémment bien inspiré. J'aime cette chronique développée. Je dois le lire. Je l'avais acheté à sa sortie. mais j'aurais finalement mieux fait d'attendre le poche ^^

    Posté par La liseuse, 17 janvier 2010 à 19:24
  • Tu me pardonneras si j'ai lu ton billet en diagonale, mais le livre est sur ma table de nuit et donc prévu pour bientôt et je préfère ne pas être trop influencée avant de l'avoir ouvert... je reviendrai te lire après !

    Posté par liliba, 17 janvier 2010 à 21:11
  • Réponses...

    Oula, je vais avoir du mal de répondre à tous vos commentaires... merci ! Et pour les compliments sur le billet, c'est très gentil, mais ce roman, qui se prête à l'analyse (plus que le dernier Marc Lévy) a donné lieu à quelques billets de bien plus grande qualité sur la toile... exemple : http://stalker.hautetfort.com/archive/2007/12/22/la-route-de-cormac-mccarthy.html

    Fantasio> Il faut en effet que tu lises "La route", mais enchaîner sans transition (sans un petit Anticipation des années 50...) le roman de Pierre Bordage avec le roman de Cormac McCarthy me semble un peu dangereux pour ton équilibre psychologique...

    Esmeraldae> c'est un livre assez dur : peut-t-on "adorer" un livre qui procure peu de "plaisir", sinon celui de lire un texte bien écrit ?

    Amanda> merci j'ai lu ton billet : je partage ton avis sur l'aspect émouvant de ce roman...

    Cocola> Tiens, on écoute les mêmes émissions radio... les louanges que j'ai pu y entendre sur ce roman avaient alors éveillé ma curiosité...

    Inngannmic> On reviens à ce côté répétitif du roman, laborieux, qui forcément peut déplaire...

    Sylvie> "puissant" sied bien

    La liseuse> un grand classique ça

    Liliba> mais tu es toute pardonnée ! bonne lecture !

    Posté par calepin, 17 janvier 2010 à 22:12
  • Bonjour Calepin, merci d'avoir mis mon billet en lien. Il faudrait presque que je relise le texte, je ne me rappelais plus de toutes allusions bibliques. Cela reste quand même un roman noir, désespérant et desespérant. Je ne vois pas où est l'espoir (la lumière) même s'il en est fait allusion. Bonne après-midi.

    Posté par dasola, 18 janvier 2010 à 16:19
  • un commentaire loin du sujet de ce billet... mais en relation avec "A propos".
    Le billet en apparté à ce sujet, m'a donné l'envie de te taggué ! Je souhaitais te faire part de cette décision et espére trouver une réponse à ce tag, en curieuse que je suis !
    Bonne semaine et à bientôt,

    Posté par Nina (rubbenn), 19 janvier 2010 à 14:31
  • Dasola> c'est un texte qui mériterait d'être relu...
    Nina> hors-sujet en effet, je te réponds sur ton blog

    Posté par Calepin, 19 janvier 2010 à 16:18
  • Je lis beaucoup d'avis positifs voire très très positifs comme le tien. Je suis donc convaincue et je vais prendre La route dès que possible !!

    Posté par Constance, 19 janvier 2010 à 21:36
  • Je est une autre ;o)

    Bizarrement je partage ton point de vue sur presque tout (y compris sur les "et" caractéristiques et la version originale dont je suis très curieuse) mais je n'en tire ni les mêmes conclusion ni le même plaisir de lecture.
    Cela dit, j'adore ta critique et j'ajoute dare-dare un lien à la mienne.

    Posté par Cécile 2 Quoide9, 22 janvier 2010 à 10:36
  • je l'ai lu peu après sa sortie, avant qu'il fasse trop "le buzz".

    j'avais bien aimé.

    Posté par Lystig, 22 janvier 2010 à 12:16
  • Constance> Attends toi tout de même à une voyage difficile...
    Cécile> Il n'y a pas de bizarrerie ; j'étais à deux doigts de penser comme toi, mais l'écriture et l'émotion ont eu raison de la monotonie ps : merci pour le lien !
    Lystig> Le film (que je n'ai pas vu) a (comme souvent) bien relancé les ventes (plutôt mérité non ?)...

    Posté par calepin, 22 janvier 2010 à 21:25
  • Merci pour le lien. Un très grand livre. Un chef d'oeuvre.

    Posté par Gangoueus, 25 janvier 2010 à 03:17
  • un roman très émouvant et déstabilisant, voire bouleversant, effectivement, après sa lecture, un petit temps pour m'en remettre a été nécessaire. Personnellement j'ai bcp apprécié la forme, le fond m'a laissé dubitative qd aux motivations de l'auteur

    Posté par deparla, 27 janvier 2010 à 10:48
  • Je n'ai pas spécialement aimé, mais je suis un des rares!
    Yvon

    Posté par Eireann Yvon, 31 janvier 2010 à 15:40
  • en résumé

    on pense pareil mais on conclut différemment...

    Posté par Cécile 2 Quoide9, 08 février 2010 à 10:14
  • Cécile> c'est exactement ça. Comme quoi, la différence entre un avis enthousiaste et un avis mitigé tient à peu de chose...

    Posté par calepin, 11 février 2010 à 21:52
  • En lisant ton commentaire, je me dis qu'il faut que je lise ce roman. Les 5 étoiles m'encouragent

    Posté par Julien, 14 février 2010 à 10:37
  • Je viens de finir de lire ce livre qui était dans ma PAl depuis quelques mois. , et viens donc juste de lire ton billet.Mon ressenti à sa lecture a été rès proche du tien. Félicitations pour ce très bon billet.

    Posté par philo, 10 mars 2010 à 16:34
  • Philo> merci je surveille ton billet ps: il y a une coquille dans l'url de ton blog, attachée à ton commentaire... (philo-au-fil-deS-mots) Comme Canalblog peut garder cela en mémoire pour tes commentaires sur d'autres blogs de cette plate-forme...

    Posté par calepin, 10 mars 2010 à 21:22
  • Coquille corrigée! Merci.

    Posté par philo, 10 mars 2010 à 23:52
  • Le manque de repère, l'anonymat des personnages déstabilise et en même temps contribuent à générer cette ambiance de chaos...

    Posté par Lily Rature, 01 octobre 2010 à 22:32
  • Question...

    Je viens de terminer La route que j'appréhendais de lire tout en trouvant indispensable de le faire.
    J'ai une question : pourquoi est-ce au moment où le père meurt que l'enfant fait enfin la rencontre de "gentils" ?

    Posté par Letteco, 28 octobre 2010 à 14:16

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