5 19 novembre 2009
Warax - Pavel Hak
"Warax" est composé de courts chapitres, dans lesquels on suit successivement un jeune loup tentant de survivre au sein de l'élite politico-médiatique, des immigrés clandestins prêts à tout pour fuir leur misère, un homme tentant de survivre dans un paysage apocalyptique et une troupe de commandos infiltrés en territoire ennemi, à la recherche d'hypothétiques armes de destruction massive...
Bien qu'aucun nom de pays ne soit cité dans le roman (les personnages aux noms à consonance anglaise sont des citoyens de "l'Empire", les immigrés parlent du "pays" pour leur terre natale...), on situe naturellement l'action aux Etats-Unis, au Mexique, en Irak ou en Afghanistan.
"L'Empire devait se défendre : la division de l'humanité en deux catégories évolutives (l'élite hyper-armée et les masses affamées) confirmait cette nécessité." (p.78)
Pavel Hak décrit la violence de notre époque. La guerre tient une grande place dans le récit, parcouru dans ses premières pages de réflexions sur la guerre technologique qui font immanquablement penser aux conflits contemporains avec leurs bombardements massifs, leur usage intensif des moyens modernes de reconnaissance, de renseignement, de propagande.
Mais d'autre formes de violence (sexuelle, sociale, technologique...) sont abordées, dans un texte rendu haletant par l'alternance rapide des chapitres de quelques pages, l'écriture qui désarçonne pas ses changements de rythme, le vocabulaire choisi. On devine parfois une sorte d'ironie dans le ton, un humour féroce, mais "Warax" est surtout un livre profondément pessimiste, une fiction qui inquiète par ses nombreuses similitudes avec notre histoire contemporaine.
Un roman également apprécié par Fantasio.
"Warax" de Pavel Hak (2009) 
Editions Seuil, Collection Fiction & Cie, 189 pages, 17 €
12 12 novembre 2009
Le chameau sauvage - Philippe Jaenada
Vous savez qu'un auteur n'est pas maladroit lorsqu'en quelques mots il vous donne cette impression un peu déroutante qu'il lit en vous, mieux que vous ne sauriez le faire. Une sensation que j'ai éprouvée plusieurs fois en lisant "Le chameau sauvage" de Philippe Jaenada, mais curieusement, l'un des déclics les plus évidents ressentis pendant ma lecture n'a pas été forcément à l'avantage de l'auteur.
Ce déclic, je l'ai ressenti à la page 378 de mon édition avec cette phrase : "Je ne comprenais pas - J'avais une impression globale de compréhension." Mais oui, c'est bien ça ! (me dis-je en mon for intérieur). Car cette phrase, tirée des derniers chapitres du roman, correspondait mot pour mot à mon état d'esprit d'alors. Je voyais à peu près où venait en venir Jaenada, en tournant ainsi autour du pot avec ses histoires de 4L Majorette Rouge et de chameaux sauvages, mais non, rien à faire, pas de déclic, pas d'étincelle de compréhension. Et alors que j'étais en train de remettre en cause les fondements même de mon intelligence (certes limitée), je tombai sur cette phrase et tout s'éclaira d'un coup : comment pouvais-je comprendre, puisque l'auteur lui-même ne comprenait pas ce qu'il voulait dire ? J'avais d'une certaine façon la confirmation d'une impression plus prosaïque : la fin du roman était un peu laborieuse. C'est un peu dommage de finir une lecture sur une note négative, car elle risque de ternir le souvenir que l'on peut en avoir. Jaenada aurait dû commencer par la fin, comme je viens de le faire.
Mais m'appesentir ainsi sur les derniers chapitres n'est pas rendre justice au roman, bien meilleur que ma laborieuse introduction ne pourrait laisser croire. Alors reprenons tout à zéro : le narrateur de ce récit aux accents surréalistes se nomme Halvard Sanz (déjà, le ton est donné). Particulièrement maladroit et malchanceux, il nous raconte ses aventures, émaillées de gaffes et de rencontres plus ou moins heureuses, le tout agrémenté de moult digressions.
L'écriture de Jaeanda est plaisante, elle fourmille d'inventions, de comparaisons originales, de métaphores joyeuses et d'aphorismes du style : "Ne réfléchissez pas trop, c'est décevant". L'auteur fait un usage immodéré des parenthèses, qu'il se plait à imbriquer (un procédé largement utilisé dans "Les brutes", du même auteur). Le roman est un peu inconstant, mais vraiment marrant. Et Jaenada a du talent pour décrire avec justesse et humour nos hésitations, nos intimes maladresses.
Une des scènes les plus réjouissantes est celle de la garde à vue, dans les première pages du roman : "Je ne sais pas où tous ces films idiots vont chercher les ribambelles de putes pittoresques qu'ils entassent toujours dans les cellules de garde à vue. [...] Le commisaire du coin n'avait pas la sensibilité ni la conscience professionnelle d'un metteur en scène soucieux de réalisme, il n'avait mis là que deux gros type." Puis plus tard : "Mais l'autre, assis à côté, à peine moins gros mais plus en muscles, les mains solidement plaquées sur les genoux, me dévisageait comme s'il tenait enfin le salaud qui à violé sa soeur." Les premiers chapitres sont vraiment marrants, et je me suis surpris plus d'une fois à me bidonner tout seul dans mon coin.
Paradoxalement, certains passages sont toutefois assez sombres, voire tragiques. Comme souvent avec les oeuvres jouant sur le ressort comique, on devine parfois une forme de désespoir en grattant un peu la couche burlesque. D'ailleurs, il me semble que je n'ai jusqu'à présent jamais lu de romans franchement drôles de bout en bout (du genre que l'on pourrait sans crainte conseiller à un dépressif (d'ailleurs, si vous en connaissez (pas des dépressifs, des romans drôles de bout en bout (voyez comme les parenthèses imbriquées améliorent la lisibilité d'un texte)))). Ces romans-là cachent toujours quelques passages d'une grande tristesse, d'autant plus intense qu'elle contraste avec le reste.
Merci à Cécile et Fantasio, qui m'ont vivement conseillé cette lecture. Vous trouverez d'autres avis, dans l'ensemble plutôt positifs, chez Liliba, qui vient de lire ce roman.
Un livre lu dans le cadre du challenge "Les coups de coeur de la blogosphère" de Théoma (coup de coeur de Cécile).
"Le chameau sauvage" de Philippe Jaenada (1997) 
J'ai lu, 382 pages, 6.70 €
19 11 novembre 2009
Si c'était possible... [tag]
Voici bien longtemps que je n'avais répondu à un tag. Celui-ci m'est adressé par Theoma...
1. Si on vous proposait d'écrire votre biographie, vous prendriez qui pour nègre ? (eh oui, tout le monde n'a pas un don pour la littérature)
Je choisirais Steve Toltz. Avec l'imagination dont il a fait preuve dans "Une partie du tout", nul doute qu'il parviendrait à rendre ma modeste vie palpitante (et marrante).
2. Vous êtes en train de lire le tout dernier chapitre d'un livre, celui qui vous a fait passer une nuit blanche, la fin qui vous fait saliver (notez le jeu de mots siouplé) depuis une centaine de pages... Lorsque survient un homme, torse nu. On va dire qu'il s'appelle... Daniel Craig. Il a l'air chagrin. Il a une petite douleur à l'épaule, et est persuadé qu'un petit massage lui ferait le plus grand bien. Que faites-vous ? (PS pour les garçons : à la place de Daniel Craig, merci de comprendre... Allez, soyons fous, Scarlett Johansson, mais en bikini, pas torse nu !)
Afin de pouvoir terminer mon livre dans de bonnes conditions, je lui dirais : "Scarlett, je viens de croiser Daniel Craig qui me demandait de tes nouvelles, il doit être dans les parages..." (en plus, ça devrait lui faire oublier sa douleur...).
3. C'est la fin du monde. Quel livre mettriez-vous dans la capsule qui sauvegardera une trace de l'humanité ? (voudriez-vous vraiment que ce soit Orgueil et Préjugés ?)
Un dictionnaire encyclopédique me semblerait assez approprié, mais à force de Wikipédia et de numérisation, les encyclopédies de papier existeront-elles encore à la date fatidique ?
4. Quelle est pour vous la pause lecture idéale ?
Tard dans la nuit, quand tout le monde dort...
5. Si vous aviez le pouvoir de trucider/effacer un personnage de roman, ce serait qui ?
Ce serait un personnage secondaire un peu irritant, imaginé à la va-vite par l'auteur, mais pas le méchant de l'histoire, au risque de tout chambouler. Que serait un thriller sans son psychopathe ?
6. Sauveriez-vous Voldemort, juste pour avoir un huitième tome ?
Aïe. N'ayant jamais lu Harry Potter (et ayant soudain moins envie de le lire, maintenant que l'on vient de m'en dévoiler la fin...), il m'est techniquement impossible de répondre à cette question.
7. Jusqu'où êtes-vous allé pour un livre ?
Rien d'extraordinaire : ni braquage de librairie, ni prise d'otage de libraire. Mais en déplacement ou en vacances, il m'arrive souvent d'écumer toutes les librairies de la ville (ce qui me vaut de longues ballades) à la recherche d'un exemplaire du roman que je me suis mis en tête de me procurer...
8. Si vous pouviez retourner dans le passé rencontrer un auteur. Ce serait qui ? Quelles seraient vos toutes premières paroles ? (A part "bonjour")
Aldous Huxley ou George Orwell, pour leur dire à quel point leur vision de l'avenir était exacte.
9. Décrivez la bibliothèque (personnelle ou pas) de vos rêves.
Ma bibliothèque perso me plait bien. Elle deviendrait idéale moyennant quelques (gros) travaux de menuiserie...
10. Vous retournez dans le passé (décidément, bande de veinards !), en pleine 2ème guerre mondiale. Quel livre donneriez-vous à Hitler pour qu'il arrête de cramer des bouquins ?
Me retrouver en pleine seconde guerre mondiale aux côtés d'Adolphe Hitler, tu parles d'un veinard... Je suis plutôt de nature optimiste, mais je ne pense pas qu'un bouquin puisse suffire à raisonner un personnage qui a fait bien pire que bruler des livres...
Et voilà. Ce tag a été largement diffusé sur la blogosphère, mais sauf erreur, il me semble que Cachou, Chiffonnette, Daniel Fattore, Tiphanya, Pimprenelle, Gangoueus, Mlle Curieuse, Fantasio et Liliba (edit. du 15 nov.) ont été épargnés jusqu'à présent...
21 08 novembre 2009
L'échappée belle - Anna Gavalda
"L'échappée belle" est un court roman paru en 2001 chez France Loisirs. Il est réédité cette année dans une version revue et corrigée par l'auteur (n'ayant pas lu la première version, je ne peux jouer au jeu des comparaisons, mais "le Beat It de feu Bambi" ou "Bashung en souvenir de Bashung" ne figuraient certainement pas dans la première mouture...).
Garance (la narratrice), Lola et Simon, se retrouvent à l'occasion d'un mariage. Ils décident sur un coup de tête de fuir la cérémonie, laissant là les tantes, les oncles et la belle-soeur pénible pour rejoindre leur frère, Vincent. Bonheur des retrouvailles, joies simples de la vie à la campagne. Bref, le bonheur est dans le pré pour ces parisiens en villégiature...
Comme souvent avec Anna Gavalda, le ton est rapidement donné, avec des dialogues réalistes et naturels, qui campent les personnages de manière efficace. Entre ces dialogues, on a droit à la prose de la narratrice, Garance, qui nous fait part de ses faiblesses, de ses doutes, de ses griefs contre son exécrable belle-soeur ou de ses craintes pour son frère Simon qui subit cette dernière, tout cela sur un ton mi-café du commerce, mi-djeune (avec des bibi, des vioques, des bled, des conneries, des zens, des stone, des neuneu, des imbitables, des pipoles, etc.). Pour l'anecdote, on notera que la narratrice se permet de tutoyer à deux reprises le lecteur (ou la lectrice, plus sûrement) sans autre forme de procès (et sans un minimum de présentations).
Les personnages sont comme souvent avec Anna Gavalda plutôt bien campés, mais ils sont ici particulièrement caricaturaux. D'ailleurs, tout est caricatural dans ce roman, mais l'auteur assume : "Nous sommes bien différentes pourtant.. Elle a peur de son ombre, je m'assois dessus. Elle recopie des sonnets, je télécharge des samples. Elle admire les peintres, je préfère les photographes. Elle ne dit jamais ce qu'elle a sur le coeur, je dis tout ce que je pense (etc.)". On a également droit au cliché des parisiens tombés chez les provinciaux bourrus (les sauvages de Claude Lévi-Strauss). Ces autochtones ont cependant un sens de l'hospitalité très développé, pour peu que l'on se donne la peine de comprendre le dialecte local : "Et alors, ils vous font rien manger à Paris ?". Ce passage affligeant se termine par un "Tout cela était pittoresque. Non. Mieux que ça et moins condescendant : savoureux". J'hallucine, comme ne cesse de dire la narratrice que j'ai trouvé plutôt méprisante, à l'image de sa description du beauf, que les postiers possesseurs de GPS devraient apprécier...
Alors, rien de bon dans ce petit livre ? C'est un peu rigolo tout de même, bien que le public visé soit clairement féminin (je me demande si les nombreuses citations de cosmétiques, limites clins d'oeil au lectorat du magazine Elle, dans lequel l'auteur fait des apparitions, existaient dans la première version...). Et puis, un peu d'émotion et quelques larmes aussi tout de même. Pour les inconditionnels de l'auteur uniquement.
"L'échappée belle" de Anna Gavalda (2009)
Le dillettante, 166 pages, 10 €
23 06 novembre 2009
La chick lit se rebiffe !
Ou plus exactement, Tonie Behar se rebiffe (gentiment), dans les commentaires de Romans et Lectures, suite à mon précedent billet sur le Challenge Chick Litt For Men. Voici son commentaire :
"Il n'y a pas de genre mineur, il n'y a que des écrivains mineurs!! N'en déplaise à certains, les auteurs de chick lit peuvent aussi avoir du talent (je pense à Candace Bushnell, Helen Fielding, voire Géraldine Maillet pour les françaises...)
Je ne peux que vous proposer la lecture de mon propre roman, Coups bas et talons hauts (paru chez jean claude lattès en mai 2008) et vous me direz si vous y avez survécu! Pour info, il a plu à de nombreux lecteurs, et pas des plus incultes!
Bien cordialement,
Tonie Behar
PS : je peux même vous en faire parvenir un exemplaire"
Qu'il n'y ait pas d'ambiguïté : le but du Challenge Chick Litt For Men n'est pas de fustiger un genre littéraire ! J'ai conscience que la chick lit fait l'objet de préjugés, comme d'autre genres avant elle (la science-fiction notamment), mais je suis bien d'accord avec l'affirmation selon laquelle il n'y a pas de genre mineur, mais bien des auteurs mineurs.
Ce challenge (un peu potache j'en conviens), est un prétexte pour blaguer un peu mais aussi une manière d'orienter des lecteurs masculins vers un genre plutôt féminin, pour la beauté du geste, pour le clin d'oeil (et pour montrer à quel point les blogueurs mâles peuvent faire preuve d'ouverture d'esprit...) mais certainement pas pour démonter la chick lit !
D'ailleurs, vous constaterez que les avis des participants au challenge ne sont dans l'ensemble pas si négatifs que cela (il suffit de lire les chroniques de Daniel Fattore, qui au passage, me semble loin d'être inculte, en plus il est super calé en orthographe), et si vous relisez le billet sur ma lecture des "Confessions d'une accro du shopping", vous verrez qu'il n'est pas si négatif que cela (bon, c'est pas du Dostoïevsky non plus tout de même...). Bref, chère Tonie Behar, pour vous prouver ma bonne foi, j'accepte avec plaisir votre proposition de me faire parvenir un exemplaire de votre roman, que je suis prêt à affronter ! (Proverbe LCA : jamais proposition de livre tu ne refuseras...)
Illustration librement adaptée de la couverture du roman "Que la meilleure gagne" de Liz Young (Ed. Pocket, 2008)
17 04 novembre 2009
Challenge Chick Litt For Men : piqûre de rappel
(Il n'y a bien sûr aucun rapport entre le titre et la photo illustrant ce billet). En cette période d'euphorie où les challenges de toutes sortes fleurissent sur les blogs de lecture, je rappelle aux participants (ou futurs participants, il n'est jamais trop tard pour bien faire) du Challenge Chick Litt For Men, qu'il reste moins de deux mois pour lire l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature chick-littéenne et publier un billet sur leur blog ou sur un blog squatté pour l'occasion.
Je comprends que la difficulté du challenge en fasse hésiter plus d'un. Il est vrai aussi que sur les 18 valeureux participants inscrits à ce jour, les 7 ayant rendu leur copie ne sont pas tous sortis indemnes de l'expérience (citons-les d'ailleurs, pour la postérité : Daniel Fattore, MichelH, Ta d loi du cine, Yohan, Papa Fredo, Saint-Luc et moi-même). Mais ne serait-il pas dommage de renoncer maintenant, si près du but ?
Alors messieurs, surmontez l'instinct du lecteur mâle qui naturellement se méfie du rose, pensez à l'étincelle qui brillera dans les yeux de vos petits-enfants lorsqu' un jour au coin du feu vous leur ferez le récit de cette grande aventure (vous aussi, vous pourrez avoir la fierté de dire, la voix un peu cassée par l'émotion, "Et oui mon petit gars, le Challenge Chick Litt For Men...J'y étais..."), lancez-vous tant qu'il en est encore temps dans cette lecture qui fera de vous un homme nouveau.
20 30 octobre 2009
Une partie du tout - Steve Toltz
Lorsque l'on a entre les mains ce monument de près de 500 pages à l'écriture serrée, on est d'abord un peu intimidé. Et pourtant, café et rations de survie sont superflus pour affronter ce roman, car croyez-le ou non, les talents de conteur de Steve Toltz sont tels qu'une fois pris dans ce récit, vous ne pourrez plus en décrocher...

Le roman commence derrière les barreaux d'une prison australienne, où Jasper Dean, le narrateur, a tout loisir de nous conter les aventures épiques de son défunt père, Martin, philosophe bourré de contradictions et féroce misanthrope... Les rapports qu'entretient Jasper avec son detestable mais néanmoins génial père sont complexes : le jeune homme oscille entre respect admiratif et envie de parricide (Freud et Dostoïevsky sont comme il se doit cités dans le roman, p. 107 et p. 402 pour être précis).
On peut donc voir dans le roman une réflexion sur les liens familiaux que l'on pourrait résumer (très brutalement, j'en conviens) par cette phrase lapidaire de Jasper Dean : "Ces dingues sont ma famille." (p. 412) (on pense à "Toutes les familles sont psychotiques" de Douglas Coupland (l'Australien Toltz a-t-il rencontré le canadien Coupland lors de son séjour à Vancouver ? (voici que je me mets à imbriquer les parenthèses (mauvaise influence de Jaenada)))).
Comme la plupart des bons romans, "Une partie du tout" comporte différents niveaux de lecture. Il peut se lire comme un excellent roman d'aventure, avec une dimension quasiment épique, mais il peut également être considéré comme un roman philosophique, débordant d'aphorismes et de digressions pleines d'esprit, mais aussi, ce qui ne gâche rien, d'humour.
Pas convaincu ? Allez dans la librairie la plus proche, saisissez-vous de ce livre (toute bonne librairie qui se respecte se devrait d'en posséder au moins un exemplaire), sautez en page 199 et lisez le chapitre intitulé "J'ai failli mourir cette nuit !" : ce braquage qui finit par une discussion entre amateurs de littérature russe, de Céline et d'Hemingway devrait vous plaire.... Et s'il vous faut un passage plus léger pour vous convaincre, rendez-vous à la page 114, et lisez quelques extraits du "Manuel du crime" : intitulés "Oh le beau feu. Tout sur l'incendie volontaire" ou "Crime sans motif. Pourquoi ?", ils devraient finir de vous rendre ce roman sympathique...
Truffée de dialogues enlevés, de comparaisons chocs et de métaphores acrobatiques, l'écriture de Steve Toltz est enlevée, tout en restant fluide et accessible. Par certains excès du style et du récit, il y a un côté Palahniuk chez Toltz, mais l'Australien écrit bien mieux que l'Américain. Il est aussi plus profond. Philosophes iconoclastes ou gangsters mégalomanes, les personnages du roman sont fascinants, complexes, excessifs et provocateurs, aussi drôles qu'est cruelle leur vision du monde.
Alors, parfait ce roman ? Pas tout à fait. L'auteur se laisse parfois emporter par son élan et il y a quelques faiblesses en fin de roman, avec un récit qui devient un peu rocambolesque, mais ces quelques écueils ne suffisent pas à ternir le roman (ni mon enthousiasme). Peu nombreux sont les romans qui réunissent plaisir et profondeur ; le plaisir est souvent léger, la profondeur austère. Toltz réussit avec "Une partie du tout" le tour de force de concilier ces deux qualités.
"Une partie du tout" de Steve Toltz (2008)
Belfond, 496 pages, 23 €
6 26 octobre 2009
La planète des Alphas [jeunesse]
"La planète des Alphas" est un conte dans lequel les lettres sont de petits personnages. J'ai lu ce livre à mes enfants (5 et 6 ans) : l'histoire a reçu un accueil très positif, surtout chez le plus petit. Il faut savoir cependant que ce seul livre, malgré son sous-titre le présentant comme une méthode de lecture, ne sera pas suffisant pour provoquer le fameux "déclic lecture" voulu par les auteurs. Pour cela, il faudra quelques supports pédagogiques en plus (et accessoirement une maîtresse, non fournie avec la méthode), en vente sur le site dédié

La méthode repose en grande partie sur une "personnalisation" des lettres. Une bonne idée, qui a le mérite de rendre ludique l'apprentissage de la lecture et de favoriser très certainement la perception chez l'enfant du "principe alphabétique". Si le choix des personnages pour les consonnes est dans l'ensemble assez judicieux, les choix pour les voyelles m'ont laissé plus dubitatif. Je comprends le choix des auteurs de bien séparer en deux groupes distincts les consonnes et les voyelles en personnalisant d'avantage ces dernières (qui sont des individus plutôt que des choses) mais les choix retenus pour certaines d'entre elles m'ont semblé plus discutables.

Les auteurs ont d'ailleurs flairé le danger, en prévenant dans l'avant-propos que le i (matérialisé par une frite) ne doit surtout pas être appelé "madame frite" par l'enfant. Le choix du u (une petite fille à cheval avec des couettes en forme de u, le son u correspondant au "hue!" prononcé par la cavalière) m'a semblé de même assez étrange voire risqué d'un point de vue orthographique. Je me demande enfin si l'utilisation de personnages féminins n'est pas une source de confusion lorsque l'on dira "un i" et "un u" pour nommer ces lettres...
Bef. Pour revenir au livre, le passage le plus réussi (approuvé par mes jeunes testeurs qui ont dû ressentir pour le coup une étincelle pas loin de ressembler à ce fameux "déclic lecture") est celui où Madame a et Monsieur i s'approchent timidement du Monstre (le "m" donc) formant à eux trois le mot "ami"...
Un grand merci à Hambre qui m'a très gentiment envoyé ce livre, dans la foulée de mon billet sur la méthode de lecture "Ratus et ses amis".
23 19 octobre 2009
La reine dans le palais des courants d'air - Millénium 3 - Stieg Larsson
Yessss ! J'ai fini "La reine dans le palais des courants d'air", le troisième et dernier tome de Millénium. Plus de 1800 pages, presque 2 kg sur la balance : et oui, lire Millénium, c'est aussi une performance...
Mais sors-t-on totalement indemne d'une telle lecture ? J'ai fait ma petite enquête (auprès d'un lectorat masculin non représentatif), et pense pouvoir répondre par la négative à cette question par une série d'observations de différents symptômes récurrents chez le lecteur de la célèbre série :
La paranoïa :
Le lecteur de Millénium se met à considérer son ordinateur et Internet avec une grande méfiance. Il utilise dorénavant des mots de passe complexes qu'il change tous les jours, il a installé deux pares-feu et trois anti-virus, et n'envoie plus que des emails cryptés. Il devient également méfiant avec la presse. Très rigoureux, il ne lit plus un article sans vérifier les sources et fait sa propre contre-enquête au moindre doute.
Une libido exacerbée :
Le lecteur de Millénium gagne en assurance, devient plus entreprenant. Il fait de l'oeil à la boulangère en payant ses croissants, confiant en ses nouveaux pouvoirs de séduction. Cependant, depuis qu'il est devenu féministe convaincu, il se garde bien d'être trop entreprenant et craint que ses avances puissent être interprétées comme du harcèlement sexuel. Il se remet au sport, surveille sa ligne et se surprend à se ballader à poil dans son appartement en sirotant un verre d'Aquavit.
Des troubles des fonctions du langage :
Des personnages aux noms de fauteuils Ikea, des phrases aux tournures étranges : le lecteur de Millénium finit inévitablement par douter de ses capacités à écrire correctement en français. Il n'a plus confiance en sa grammaire. En refermant le dernier tome, il s'est promis que ses deux prochaines lectures seraient les dernières éditions du Bescherelle et du Petit Robert.
Blague à part, il est comment le tome 3 ?
Les lecteurs de l'intégrale de Millénium se reconnaissent également à la question rituelle : "Et toi, lequel as-tu préféré ?" En ce qui me concerne, j'ai préféré le tome 2, plus rythmé que les deux autres volumes. Dans ce troisième tome, il m'a fallu plus de 200 pages pour véritablement entrer dans l'histoire et je ne cache pas avoir failli abandonner. Mais une fois lancé, on décroche difficilement, porté par la classique curiosité inhérente à tout bon polar qui se respecte.
Particularité de ce troisième tome, les références à l'histoire suédoise sont nombreuses et les personnages historiques (Olaf Palme, Wennerstrom ou Ebbe Carlsson) côtoient les personnages de fiction. On découvre également quelques rouages des institutions du pays. C'est parfois assez technique voire plombant, mais pas inintéressant. Sinon, on retrouve comme à chaque fois les thèmes fétiches de l'auteur (éthique du journalisme, féminisme, etc.), que Stieg Larsson se plait à approfondir ici.
Le style reste basique, mais j'ai fini par penser que c'était plutôt un avantage pour les nombreux dialogues, qui gagnaient ainsi en réalisme. Finalement, un polar qui ne révolutionne pas vraiment le genre, mais remplit très bien son rôle de "littérature de divertissement", comme l'écrit Stieg Larsson lui-même.
"La reine dans le palais des courants d'air - Millénium 3" de Stieg Larsson (2007)
Actes Sud, Collection Actes noirs, 710 pages, 23 €
25 09 octobre 2009
La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette - Millénium 2 - Stieg Larsson
Et c'est reparti pour 700 pages de voyage au pays des mangeurs de boulettes de viande accompagnées de purée de pomme de terre et de confiture d'airelle. Dans ce deuxième opus, nous retrouvons comme prévu le journaliste "Super" Blomkvist ainsi que la hackeuse Lisbeth Salander. Cette dernière se la coule douce sous le soleil des Caraïbes, mais le repos, pourtant bien mérité après ses exploits du Tome 1 de Millénium, sera de courte durée...
Bon, je ne reviendrai pas sur le style du couple Stieg Larsson/Marc de Gouvenain (le traducteur et génial dénicheur de Millénium pour les éditions Actes Sud). Pas de miracle dans le Tome 2, l'écriture est toujours aussi quelconque, avec une spécificité pour ce tome : l'usage immodéré du vilain mot "micheton" (l'intrigue tourne autour d'une affaire de prostitution).
Stieg Larsson revient sur ses thèmes favoris : l'éthique du journaliste, l'attitude de la société envers les psychopathes et les pervers sexuels, le féminisme, la liberté sexuelle et... la sécurité informatique (un vrai geek ce Stieg Larsson), ce qui nous vaut une belle citation, à retenir : "Aucun système de sécurité ne vaut mieux que le collaborateur le plus débile".
On continue à apprendre des tas de choses sur les Suédois, notamment qu'il s'agit de personnes très polies, qui éteignent leur téléphone portable (argh, Nokia est en Finlande, pas en Suède, ma blague tombe à l'eau) à tout bout de champ, pour ne pas déranger leur entourage et pour créer de bien pratiques rebondissements dans le récit.
Mais la nouveauté de ce deuxième tome, c'est sa dimension comique. Autant le premier tome était austère, avec des personnages se prenant très au sérieux, autant celui-ci introduit un peu de dérision, avec quelques répliques d'une grande finesse (genre Schwarzzennegger).
Ce deuxième opus m'a semblé mieux réussi que son prédécesseur, moins long au décollage et plus enlevé, avec quelques scènes très rythmées. En fait, Millénium est au roman ce que le film d'action américain est au cinéma : c'est violent, invraisemblable (quelle santé cette Lisbeth Salander), esthétique et facile, parfois grotesque, souvent de mauvais goût, mais ça marche.
"La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette - Millénium 2" de Stieg Larsson (2006)
Actes Sud, Collection Actes noirs, 652 pages, 23 €























