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16 21 février 2011
Les aigles puent - Lutz Bassman
S'il y a un exercice auquel je n'aime pas me livrer ici, c'est bien critiquer - au sens négatif du terme - un ouvrage. Cela me met à chaque fois mal à l'aise, pour bien des raisons :
D'abord, en tant que misérable cloporte inculte, ayant eu de surcroît une note misérable au bac français, j'ai quelques scrupules à démonter le travail d'une personne dont la littérature est a priori la spécialité, voire le métier.
Ensuite, j'ai un immense respect pour le travail que représente l'écriture d'un roman, tâche que je pense pouvoir vaguement appréhender par comparaison avec l'exercice de rédaction que représente l'écriture d'un billet tel que celui-ci, et qui pour moi représente déjà une montagne.
Enfin, l'idée de dénigrer un travail dans lequel un auteur a placé tant d'énergie et certainement beaucoup d'espoirs m'est assez désagréable, notamment lorsque l'on pense aux possibles conséquences économiques, même modestes, que pourrait avoir un avis négatif, même si la diffusion de mes bloguesques billets reste assez confidentielle...
Malgré ces réserves, je ne censure pas mes avis négatifs car je ne peux m'empêcher de penser qu'il est sain d'échanger et de donner un avis sur ses lectures, que les personnes qui viennent ici savent qu'elles ne lisent qu'un avis parmi des centaines d'autre avis, qu'elle savent que la plupart des blogs sont tenus par des amateurs passionnés et qu'elles sont suffisament intelligentes pour faire la part des choses... que, quitte à parler de quelque chose que l'on ne maîtrise pas, il vaut mieux parler de littérature que de football, que tout ceci n'est finalement pas bien sérieux.
Bref, tout cela pour dire que je n'ai pas aimé le roman de Lutz Bassman.
J'ai fait part de cet avis négatif dans une chronique publiée sur le site de l'Express (j'ai lu cet ouvrage dans le cadre de la sélection pour le Prix du Livre numérique).
Tout amateur et peu éclairé qu'il soit, j'imagine que mon avis pourrait avoir quelques minuscules conséquences : d'où mes hésitations et ces laborieuses et liminaires précautions.
Mais non. Le roman de Lutz Bassman ne m'a vraiment pas laissé un souvenir impérissable.
Je ne vais pas recopier ici ma chronique sur ce roman, vous pouvez la lire sur le site de l'Express. Mais plusieurs semaines après sa lecture, je maintiens que je n'ai pas adhéré à ce livre et conviens que je n'y ai pas compris grand chose. C'est cependant le style qui m'a le plus heurté et notamment cet usage immodéré des répétitions (souvent de paragraphes entiers) ainsi que quelques maladresses ou lourdeurs dont voici quelques exemples :
"Sa chaise craqua. Il se figea mieux." (Peut-on se figer mieux que l'on est déjà ?)
"La sonnerie de nouveau se fit entendre. Deux notes anodines, une tierce descendante qui ne se prolongeait pas." (Une tierce de deux notes ?)
"Tout indiquait qu'ils avaient quitté pour toujours le monde des vertébrés vivants." (L'élégance de la formule sceintifique)
"De loin, un non spécialiste eût aisément pu le confondre avec une momie ratatinée ou un cadavre de grand brûlé, ou, à la rigueur, avec une tâche de vomi." (Très élégant)
"La présence d'un ventriloque est absolument nécessaire dans l'ancienne agence bancaire de la gare, reprit l'annonce. C'est une question de vie ou de mort." (Un exemple de l'humour très personnel de l'auteur)
"Le vomi se présentait encore au fond de la gorge et jaillissait, mais les spasmes nous torturaient le ventre avec moins de violence. Il nous arrivait même de ne rien expulser pendant les hoquets ou alors seulement de maigres filets et non des gerbes." (Le vomi encore. Charmant)
etc.
Rien à faire. Ça ne passe vraiment pas. Mais comme toujours, je vous invite à lire ce roman pour vous faire votre propre idée, et me contredire s'il le faut.
11 14 janvier 2011
Les bulles - Claire Castillon
"Les bulles" est un recueil de 38 mini-nouvelles portant chacune un prénom. Ces courts chapitres, qui sont autant de personnages, se présentent sous la forme de monologues qui ressemblent un peu à ceux que l’on peut saisir en tendant une oreille indiscrète vers une conversation téléphonique...
Claire Castillon nous propose une vision très crue et assez peu reluisante des rapports humains, de la famille, du couple, des amis. Dans ces dialogues qui n’en sont pas vraiment, on attend sans cesse la réponse d’un interlocuteur qui reste désespérément silencieux. Ces discours de personnages perdus dans leur bulle, qui s’adressent à des proches distants, voire absents (quand ils ne sont pas tout simplement morts, comme dans l’une des dernières nouvelles), font surtout ressortir leur immense solitude. Le ton général de ces monologues est cependant assez désagréable, et finalement un peu lassant...
"Les bulles" de Claire Castillon (2010)
Fayard, 200 pages, 16.90 €
7 22 décembre 2010
Mon âme au diable - Jean-Pierre Gattégno
On ne compte plus les témoignages d'enseignants déprimés par leur métier. L’image qu’ils donnent des établissements dans lesquels ils enseignent est souvent assez inquiétante… Mais après avoir lu le dernier roman de Jean Pierre Gattégno, le plus alarmant de ces témoignages vous semblera bien exagéré. Car le collège décrit dans « Mon âme au diable » est tout simplement terrifiant...

Dans ce lycée pourtant équipé de caméras, de détecteurs de métaux et de brigades de polices, les élèves sont violents et agressifs, les locaux sont dans un état de délabrement avancé, les enseignants - lorsqu’ils ne sont pas suicidés - estiment qu’un cours est réussi lorsqu’ils s’en sortent sans une égratignure et pour ne rien arranger, la proviseur est corrompue (d’ailleurs, le personnage principal du roman, Théodore Simonsky, professeur de français remplaçant, est chargé de l’assassiner)…
Bref, vous aurez compris que derrière ce polar loufoque, l’auteur (professeur de Français dans le civil) nous dresse un tableau extrêmement caricatural du monde de l’enseignement. On rit jaune bien sûr, car comme dans toute caricature, aussi grossière fut-elle (et celle-ci n'est pas d'une grande finesse), l’auteur mets parfois la plume là où ça fait mal…
Un roman que l’on déconseillera tout de même à toutes celles et tout ceux qui voudraient un jour exercer ce merveilleux, mais décidément bien périlleux, métier d’enseignant…
"Mon âme au diable" de Jean-Pierre Gattégno (2010)
Publibook, 224 pages, 17 €
D'autres avis sur la blogosphère de lecture : Stephie, Amanda, Emma, Clelie, Lili, Marinella ...
3 17 décembre 2010
Nevrospiral - Patrick Olivier Meyer
Comment résumer ce roman à quatre voix ? Quatre personnages pour quatre névroses : Ian Furrigan d'abord, obsédé* par les blondes, l’hypochondriaque (et blonde) Anita, persuadée que son médecin va bientôt lui annoncer une tumeur au cerveau, Samuel Wilson, dépressif notoire, sur le point d’assassiner une innocente blonde et Richard Richardson, rock star cynique, collectionneur de groupies blondes… Quatre récits parallèles, avec deux points communs : la blondeur, bien sûr, mais aussi un médicament, le Nevrospiral…
* "Elle vient d'enrichir ma fabuleuse collection de blondes d'une seconde. Ces blondes qu'on aperçoit furtivement dans les escaliers roulants des galeries commerciales, au volant de sa voiture sur les quais de Seine la tête à 360 degrés sans pouvoir s'arrêter, dans les halls d'aéroport traînant au loin leur valise à roulettes et qui disparaissent aussi vite que hop, elles sont déjà parties." (p.33)

J’ai dû vérifier plusieurs fois pour en avoir le cœur net, (comme on se pince pour vérifier que l’on ne rêve pas) mais "Nevrospiral" est bel et bien un roman français. Et pourtant, le style, l'humour, jusqu’aux noms des personnages, tout sonne américain dans ce roman. Imaginez un mélange de Douglas Coupland et de Chuck Palahniuk, avec une dose de Bret Easton Ellis, et vous aurez peut-être une petite idée du résultat : un mélange assez détonnant d’humour, de digressions, de sexe, de violence, de cynisme et de folie. Un premier roman réussi (pour qui apprécie au moins l'un des auteurs cités ci-dessus), dont les nombreuses qualités (style, inventivité, rythme, humour) font vite oublier la fin un peu confuse (sans doute un abus de Nevrospiral).
"Nevrospiral" de Patrick Olivier Meyer (2010) 
Calmann-Lévy, 256 pages, 17 €
Deux autres avis, plutôt enthousiastes : ceux de Stephie et d'Antigone.
13 12 décembre 2010
Pygmy - Chuck Palahniuk
"En-vue notification officielle : nid écureuil centre distribution massive égale labyrinthe conflictuel zobjets hétéro-clites, tous plus-meilleur, tous emballés en teintes flambantes. Space divisé par murs construits en produits, tous machinés pour attirer oeil, tous étiquetés : «Aimez-moi»,«Zyeutez-moi». Millions zobjets parlants, suppliants. Consommateur amér-ricain couronné avec pouvoir royal, peut choisir sauver zobjets en-fin ramener chez lui, autre possiblement abandonner céans juska ekspiration-mort. Noms-marques agressent zoreilles, sautent zyeux.. Mains insistantes en-fin prendre. Zobjets mourants, tous là, vie utile enfouie plus chacune minute. Produits mourants, acheteur mourant, femelle sclave mourante. «Doris.» Désespérant juska attrister."
Cet étrange galimatias est un extrait de "Pygmy", le dernier roman de Chuck Palahniuk. Vous trouvez ce passage incompréhensible ? Dites-vous que tout le roman est dans la même veine. Je n'ai d'ailleurs choisi ces lignes que parce qu'elles me semblaient représentatives de la thématique du roman... Si j'avais voulu vous donner un aperçu de l'écriture, j'aurais pu me contenter de prendre une page au hasard...

Mais de quoi parle donc ce roman ? Il faut tout d'abord savoir que "Pygmy" est le sobriquet attribué au narrateur par sa famille d’adoption américaine. Car cet adolescent malingre, que l’on devine venir d’un pays totalitaire asiatique, fait partie d’un groupe de jeunes gens disséminés sur le territoire des Etats-Unis dans des familles d'accueil qui sont loin d'imaginer que ces adolescents d'apparence innocente sont là pour préparer une opération terroriste nommée "Opération destruction" (du pur Palahniuk donc, dans la lignée de Fight-Club).
Le roman est donc une succession de rapports rédigés par Pygmy dans un français (roman traduit de l'américain par Bernard Cohen) approximatif (comprenez bien que tout le roman est écrit dans le même style que l‘extrait ci-dessus), au travers desquels Palahniuk se livre à une critique de la société de consommation (la routine, pour Palahniuk). Le roman n’est pas un pamphlet anarchique pour autant : il me semble d'ailleurs que Palahniuk s’emploie à montrer l’absurdité de la démarche de Pygmy bien plus finement qu'il ne dépeint les travers de la société amer-ricaine, pardon, américaine.
Mais revenons à l'aspect le plus déroutant de ce roman : l’écriture. Le français (mes respects au traducteur) plus qu'approximatif, rend la lecture extrêmement laborieuse. D'ailleurs, le temps passé sur le livre s'en ressent : l'effort intellectuel (mais je ne suis pas très intelligent) que m'a demandé la recomposition de ces phrases alambiquées a grandement diminué mon rythme de lecture...
Pour être tout à fait franc, j'ai dans un premier temps pensé abandonner ma lecture, trouvant que l’auteur poussait le bouchon un peu loin, voire qu'il se foutait de ses lecteurs… et puis, la curiosité aidant, j’ai poussé un peu plus en avant ma lecture, je me suis peut-être accoutumé au style aussi, je me suis laissé séduire par l’humour ravageur de Palahniuk (certains passages sont vraiment très drôles), je me suis laissé berner par quelques scènes plutôt bouleversantes sous leurs dehors de rapports froids et circonstanciés, et c’est comme cela que j’ai refermé le livre sur la dernière page, tout étonné mais finalement agréablement surpris et assez fier de ma performance. "Pygmy" est une lecture difficile (j'en connais d'ailleurs qui ont abandonné, mais je ne donnerai pas de nom), réservée à mon avis aux fans de l'auteur ou aux lecteurs intrépides. Vous ne pourrez pas dire que l'on ne vous a pas prévenu...
"Pygmy" de Chuck Palahniuk (2010) 
Denoël, 275 pages, 20 €
32 05 septembre 2010
Nagasaki - Éric Faye
Pour commencer cette petite série de billets consacrés à quelques romans de la rentrée littéraire (je dois en avoir lu 1%...), j'ai choisi de vous présenter "Nagasaki", de Éric Faye.
Je constate cependant qu'il est difficile de parler de ce roman sans en dévoiler une partie du mystère. Si vous avez l'intention de le lire, vous pouvez passer les lignes grisées du présent billet, qui pourraient ternir l'effet de surprise (d'un autre côté, ce n'est pas un polar non plus : le roman ne saurait se résumer à ce mystère tout relatif...).
L'histoire de "Nagasaki" est inspirée de faits réels. Au Japon (d'accord, vous vous en doutiez un peu), un célibataire d'une cinquantaine d'années découvre qu'une femme a vécu chez lui pendant plus d'un an, à son insu. Quelle ironie tout de même, ce célibataire que l'on imagine chercher secrètement l'âme soeur, qui partage sans le savoir son domicile avec une femme de son âge, célibataire elle aussi...
Un fait divers étonnant et un bon point de départ pour une réflexion sur la solitude et la remise en question de la notion de chez-soi. C'est aussi un roman sur les racines, dont l'importance pour l'auteur semble évidente (pour l'anecdote, j'ai lu dans la foulée "L'orfelin" d'Alexandre Lacroix, qui défend grosso modo l'idée contraire...).
"On dit de certaines tortues de mer qu'elles reviennent mourir sur la plage où elles sont nées. On dit des saumons qu''ils quittent la mer et remontent pour frayer dans la rivière où ils on grandi. Le vivant est gouverné par de tels protocoles. Après avoir achevé un vaste cycle de mon existence, je regagnais l'un de mes plus anciens biotopes." (p.105)
"Nagasaki", c'est aussi une réflexion censée sur l'individualisme et son corollaire : la solitude...
"Que signifie encore ce nous qui revient à tire-larigot dans les conversations ? Le nous meurt. Au lieu de se regrouper autour d'un feu, les je s'isolent, s'épient. Chacun croit s'en sortir mieux que le voisin et cela, aussi, c'est probablement la fin de l'homme." (p.73)
Tout cela est servi par une écriture minutieuse, précise et soignée. Bref, si vous ne savez pas quoi lire en ce moment, voici un petit roman à ne pas manquer...
"Nagasaki" de Éric Faye (2010) 
Stock, 108 pages, 13 €
10 28 juillet 2010
Tête de chien - Morten Ramsland
Ce roman se déroule des années trente à nos jours, en Norvège et au Danemark. On y suit les tribulations d'une famille un peu loufoque, d'un grand-père marqué par la guerre et les camps, d'enfants impertinents...
Les relations entre les personnages sont empreintes d'une certaine violence, notamment entre le grand-père, Askild, et son petit-fils (cela m'a fait penser aux relations entre la grand-mère et son petit fils dans le roman de Pavel Sanaiev, Enterrez-moi sous le carrelage...) Malgré cela, il s'agit bien d'un roman sur la famille et l'amour, avec des personnages truculents et des dialogues hauts en couleur. L'univers un peu restreint de cette famille finit cependant par être un peu étouffant au bout de 400 pages...
"Tête de chien" est sorti au Dannemark en 2005. Il y a rencontré un grand succès, et a remporté de nombreux prix littéraires.
"Tête de chien" de Morten Ramsland (2010) 
Folio, 465 pages, 7.70 €
Livre lu dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio, à qui j'adresse mes excuses pour le retard de publication de ce billet...
31 14 juin 2010
Dracula - Bram Stoker
"Dracula" fait partie de ces classiques que l'on pense connaître, mais que l'on n'a pas forcément lus. Peu intéressé par les histoires de vampires, je me contentais très bien jusqu'à présent de cette connaissance approximative... Mais chargé récemment de publier une série de chroniques pour le blog de Sony consacré aux livres numériques, et souhaitant rédiger un billet traitant de l'indéboulonnabilité de certains classiques, il devenait difficile de faire plus longtemps l'impasse sur ce roman emblématique...

Armé de mon lecteur de livre électronique fraîchement acquis, je me suis donc connecté à Feedbooks pour télécharger (gratuitement) l'oeuvre de Bram Stoker. Entre parenthèses, c'est le premier roman que je lis intégralement sous forme électronique, une petite révolution dans ma vie de lecteur... Mais je reviendrai sur l'expérience dans un prochain billet, parlons plutôt du roman...
Pour les allergiques aux romans épistolaires, il peut être utile de rappeler que "Dracula" est une recueil de courriers, de notes, de passages de journaux intimes. On peut cependant préciser que les correspondances sont assez longues, souvent entrecoupées de dialogues et donc assez vivantes. On fait assez vite abstraction du genre.
Même armé de solides a priori négatifs sur l'oeuvre, j'avoue m'être laissé happer par ce roman pas aussi poussiéreux que l'on pourrait penser. Il n'est pas dénué de suspense, ni même d'une certaine modernité. L'enquête que mènent les personnages principaux pour retrouver Dracula fait appel à des méthodes qui s'apparentent beaucoup à celles des profilers dont sont friandes les séries américaines contemporaines ; l'énoncé des super-pouvoirs du compte Dracula (voir extrait ci-dessous) ferait pâlir de jalousie le mieux loti des super-héros ; et le dénouement du récit, haletant à souhait et se jouant à la seconde près, n'a rien à envier aux scènes d'actions chronométrées des blockbusters américains...
"Le vampire qui se trouve parmi nous, possède, à lui seul, la force de vingt hommes ; il est plus rusé qu'aucun mortel, puisque son astuce s'est affinée au cours des siècles. [...]il peut, avec pourtant certaines réserves, apparaître où et quand il veut et sous l'une ou l'autre forme de son choix ; il a même le pouvoir, dans une certaine mesure, de se rendre maître des élément : le brouillard, le tonnerre, et de se faire obéir de créatures inférieures, telles que le rat, le hibou, la chauve-souris, la phalène, le renard et le loup ; il peut se faire grand ou rapetisser et, à certains moments, il disparaît exactement comme s'il n'existait plus." (p.368)
Dracula est également un roman plus riche que l'on pourrait imaginer. Publié en Angleterre en 1897, en pleine révolution industrielle, on sent tout au long du récit l'intérêt de l'auteur pour les sciences. Le nombre de notes consacrées à l'étude de la maladie mentale de Renfield (ce patient qui devient fort agité lorsque le compte Dracula est dans les environs) par le Dr Seward fait également penser que Bram Stocker était particulièrement intéressé par l'étude des maladies mentales. Il est d'ailleurs un contemporain de Charcot, cité dans le roman (p.302), et de Freud qui vient alors de publier ses écrits sur l'hypnotisme, une technique souvent utilisée dans le récit.
Une surprise également à la lecture de ce roman : la sensualité de certaines scènes. Pas de doute : dans l'esprit de Bram Stocker, la sensualité est associée au Mal et ses vampires à la volupté. Les femmes vampires sont des "ribaudes" ; certains passages sont assez torrides...
"Je n’osais par relever les paupières, mais je continuais néanmoins à regarder à travers mes cils, et je voyais parfaitement la jeune femme, maintenant agenouillée, de plus en plus penchée sur moi, l’air ravi, comblé. Sur ses traits était peinte une volupté à la fois émouvante et repoussante et, tandis qu’elle courbait le cou, elle se pourléchait réellement les babines comme un animal, à tel point que je pus voir à la clarté de la lune la salive scintiller sur les lèvres couleur de rubis et sur la langue rouge qui se promenait sur les dents blanches et pointues. Sa tête descendait de plus en plus, ses lèvres furent au niveau de ma bouche, puis de mon menton, et j’eus l’impression qu’elles allaient se refermer sur ma gorge. Mais non, elle s’arrêta et j’entendis un bruit, un peu semblable à un clapotis, que faisait sa langue en léchant encore ses dents et ses lèvres tandis que je sentais le souffle chaud passer sur mon cou." (p.63)
Enfin, il faut bien avouer que certaines scènes sont assez bouleversantes. Deux cents ans Plus de cent ans après sa publication, le roman marque encore, et n'usurpe pas sa renommée...
"Dracula" de Bram Stoker (1897) 
19 24 mai 2010
84, Charing Cross Road - Helene Hanff
"84, Charing Cross Road" est la transcription authentique de la correspondance entre Helene Hanff, une américaine amoureuse des livres, et Franck Doel, un employé d'une librairie londonienne. Cet échange de courriers, commencé en 1949, va durer vingt années au cours desquelles naît une vraie complicité entre les deux correspondants....
Le récit de la genèse de cet ouvrage est au moins aussi intéressant que le livre lui-même. Il faut en effet savoir que, jusqu'à ce roman, les écrits d'Helene Hanff (des scénarios pour la télévision, des pièces de théâtre, des livres pour la jeunesse) n'ont jamais rencontré de réel succès. Et c'est avec cette correspondance, publiée alors qu'elle est âgée d'une cinquantaine d'année, qu'elle est enfin reconnue. Elle-même parla alors de "miracle" pour qualifier ce succès inattendu... et durable : l'ouvrage a fait l'objet d'une adaptation cinématographique en 1987 et d'une pièce de théâtre en 2003. Un site internet porte son nom, les lecteurs continuent à succomber sous son charme et les blogs de lecture lui réservent en général un accueil enthousiaste (petit aperçu chez Sylire, Cynthia, Cachou, Lou, Sophie, Karine, Emilie, Papillon, etc.). Il faut reconnaître que ces considérations de bibliophiles parlent forcément aux amoureux des livres que nous sommes...
Les livres recherchés par Helene Hanff sont surtout des classiques de la littérature anglaise (liste non exhaustive des livres cités sur Wikipedia), qui demandent une solide connaissance en la matière pour partager pleinement l'enthousiasme de l'auteur. Mais malgré cela, ces lettres ont un aspect très moderne par leur ton, leur graphie spontanée, naturelle (avec l'usage de majuscules pour accentuer certains mots par exemple) et par leur contenu. Ainsi, la manière dont Helene Hanff se procure ses livres (par correspondance), n'est pas sans rappeler certaines de nos habitudes contemporaines. Prenons cet extrait : "Pourquoi irai-je courir jusqu'à la 17ème Rue pour acheter des livres crasseux et mal fichus quand je peux en acheter chez vous des tout beaux tout propres sans même quitter ma machine à écrire ?". Remplacez "ma machine à écrire" par "mon ordinateur" et Helene Hanff se comporte en 1950 comme beaucoup d'entre nous aujourd'hui...
En passant, un autre extrait qui a dû rendre le livre sympathique à beaucoup de blogueuses de ma connaissance : "Vous serez stupéfait d'apprendre que moi qui n'aime pas les romans j'ai fini par me mettre à Jane Austen et me suis prise de passion pour Orgueil et Préjugés, que je ne pourrai pas arriver à rendre à la bibliothèque avant que vous ne l'en ayez trouvé un exemplaire."
Bref, l'échange de courriers est bien sympathique, on refait un petit rappel de la littérature classique anglaise avec des notes de bas de pages qui comblent bien des lacunes (en ce qui me concerne), mais ces demandes de livres au brave et très patient Franck Doel finissent par être un peu répétitives à la longue. Il faut également adhérer aux petites excentricités de Helene Hanff, mais le livre reste malgré tout assez charmant.
En lisant ce roman, on lui trouve inévitablement un petit air de ressemblance avec Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows, écrit 30 ans plus tard. Mais point de perfidie dans cette remarque : chacun de ces romans possède sa propre personnalité et les deux valent bien qu'on y consacre quelques heures plaisantes à leur lecture...
"84, Charing Cross Road" de Helene Hanff (1970)
Le livre de poche, 158 pages, 5,50 €
17 03 mai 2010
La cité des jarres - Arnaldur Indridason
"La cité des jarres" est le premier volet de la série des enquêtes du commissaire Erlendur Sveinsson (j'ai appris dans le roman que les Islandais n'utilisaient qu'exceptionnellement les noms de familles, je parlerai donc du commissaire Erlendur tout court dans la suite du billet afin de ne pas froisser mes lecteurs amateurs de testicules de bélier).
Après le thriller suédois l'année dernière, je viens donc de faire la découverte du polar islandais. Comme le sous-entend le commissaire Erlendur dans le roman (lorsqu'il s'interroge sur l'utilité d'un gyrophare dans une voiture de police islandaise) et comme le disait en substance l'auteur lui-même dans une interview diffusée récemment sur France Inter : écrire une enquète réaliste se déroulant en Islande tout en réussissant à tenir le lecteur éveillé tient de l'exploit. L'Islande est en effet un pays à la criminalité asthénique (il peut se passer à Reykjavik plus d'une année sans le moindre crime) ; en choisissant le genre, Indridason se condamnait à faire fonctionner son imagination à plein régime...
Les thrillers islandais et suédois ont en commun l'usage de patronymes imprononçables et difficilement mémorisables pour un Français non islandophone (j'ai régulièrement confondu Erlendur et Elinborg au cours de ma lecture...). La comparaison s'arrête là (me lancer dans un comparatif en Millenium et La cité des jarres est au-dessus de mes forces).
Indridason a un style plutôt posé, à l'image du récit, calme et long comme un hiver islandais. Pas de fusillades ni de courses poursuites assourdissantes ici : le commissaire Erlendur est un homme de terrain borné et bourru, d'une patience qui met à rude épreuve celle du lecteur (le roman n'est pas dénué de longueurs)...
Le récit commence avec la découverte du cadavre d'un vieil homme, qui s'avère être un violeur des plus sordides. Le commissaire remonte dans le passé de cet homme, persuadé qu'il y trouvera bien une piste pour mettre la main sur le mystérieux assassin... L'enquête le mènera dans différentes sphères du milieu médical, de la médecine légale à la recherche génétique.
L'auteur aborde d'ailleurs en filigrane un point fort intéressant de l'actualité islandaise de ces dernières années : l'accord conclu entre le gouvernement et l'entreprise Decode Genetics. Cette entreprise a obtenu à la fin des années 90 le droit d'utiliser les données génétiques de la population islandaise pour la recherche mais également à des fins commerciales (l'Islande est un terrain de jeu idéal pour les chercheurs, car son statut insulaire a limité le brassage des gènes). La Cour suprême islandaise a finalement annulé cet accord en 2003, mais cette histoire a fait l'objet d'une certaine polémique.
Pas ses incursions dans l'histoire et dans l'actualité islandaise, le roman est plutôt intéressant, même s'il n'est pas dénué d'imprécisions. Ainsi le récit de l'affaire du cerveau d'Einstein est considérablement simplifiée dans le roman, au point d'en devenir presque comique...
Mais le roman est soigneusement écrit (rien d'exceptionnel non plus) et les personnages sont crédibles et parfois attachants. Bref, les Islandais ne font pas qu'enfumer notre ciel printanier, ils savent également écrire des polars dignes de ce nom.
Pour conclure, un grand merci à Stephie et Pimprenelle, qui m'ont envoyé ce livre il y a quelques mois (oui, je suis en retard dans mes lectures), en récompense (méritée) du logo (somptueux) que j'avais réalisé pour illustrer leur Lecture du dimanche.
"La cité des jarres" d'Arnaldur Indridason (2006)
Points, collection Points Policier, 327 pages, 7 €





















